À propos de l’ouvrage « Territoires vivants de la République »

Territoires vivants

Cet ouvrage collectif présenté par Benoit Falaize « Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés » propose un panorama lucide et volontariste sur la laïcité dans les établissements publics.

« Le regard est ici fondamental » : dans sa présentation de l’ouvrage Benoit Falaize, agrégé et docteur en histoire, chercheur spécialiste de l’histoire de l’école, pose d’emblée la démarche générale de cet ouvrage collectif au titre explicite. L’objectif est de répondre à des affirmations ou à des revendications connotées religieusement, en particulier musulmanes, en développant un sentiment d’appartenance commun. La lucidité est étroitement liée au volontarisme et même à un certain optimisme. Il ne s’agit pas d’entrer dans un débat qui n’a d’ailleurs jamais eu lieu : entre « déclinistes » et « naïfs ». Le propos n’est donc pas d’élaborer une réfutation en règle d’un autre ouvrage collectif paru en 2002 « Les territoires perdus de la République », coordonné par Georges Bensoussan sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner.

Construire une « vision politique de l’école »
Il s’agit de présenter une série d’expériences concrètes grâce à des témoignages d’acteurs. Ces acteurs ne tronquent rien des difficultés réelles qui surgissent dans la vie scolaire : ce sont celles qu’ils ont eu et ont toujours à régler. L’objectif est de s’appuyer sur ces expériences pour construire une « vision politique de l’école fondée sur un objectif d’affranchissement et de construction civique ». Le caractère ingrat du métier mais aussi ses réussites sont franchement exposés. Pour ce faire six grandes parties rassemblent chacune plusieurs contributions.

« L’école, un lieu pour accueillir dignement » traite de la vie quotidienne, des relations entre élèves, parents et professeurs. Un travail « d’acrobate » pour ces derniers qui veulent « éviter aux enfants d’être confrontés à un conflit de loyauté entre leurs parents et l’école ». Avec un succès, celui du collège des Provinces à Cherbourg. Collège classé en réseau d’éducation prioritaire renforcé (REP+) où des familles cherchent à faire inscrire leurs enfants grâce à des dérogations ! Reste que le « sentiment d’impuissance (ou de lassitude) du professeur de ZEP » est fréquent. Dans un « contrepoint » à cette partie Christophe Marsollier, docteur en sciences de l’éducation, inventorie « les gestes qui tissent la confiance des élèves en l’école ».
Deuxième partie « L’école, lieu de culture » propose des témoignages sur les efforts accomplis pour que les élèves se sentent tous légitimes à s’approprier les arts, le théâtre, la poésie… Nous sommes face à des attentes souvent non exprimées. L’échec scolaire enracinant « des sentiments proches de l’amour éconduit ». La partie « La question laïque et la place de la religion en classe » rassemble des textes grâce auxquels les dilemmes suscités par le partage de bonbons (contenant parfois de la gélatine de porc) –et d’autres questions telles que l’alimentation- permettent de réfléchir aux modalités d’un enseignement laïque des faits religieux. Moment fort : celui de l’invitation de Charb, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, en 2012 dans une classe de seconde professionnelle, et celui du désarroi des élèves qui l’avaient rencontré à l’annonce de son assassinat.

La quatrième partie traite d’un sujet crucial, celui des « concurrences mémorielles ». Les acteurs sont unanimes. Le rôle des historiens « n’est pas de désigner des coupables, mais d’établir des faits et d’essayer d’expliquer ce qui s’est passé ». Philippe Joutard synthétise le propos sur « l’histoire, un instrument privilégié pour mettre en échec la désastreuse concurrence mémorielle ». L’enseignement d’une de ces mémoires, celle de la Shoah, fait l’objet de la cinquième partie. Selon les témoignages recueillis, cet enseignement semble moins contesté qu’on ne le dit habituellement. Pour assurer une transmission effective, Philippe Joutard suggère de le « placer dans un projet plus vaste, tel celui de la Mémoire de la déportation, proposé par le Concours national de la Résistance et de la Déportation ». Suggestion conforme aux programmes et aux ressources fournies par Eduscol à propos des « génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité » incluant notamment le génocide des Tsiganes par les nazis. La dernière partie, mais non la moins importante, aborde les « questions de genre ». Deux retours sur l’homophobie sont suivis par le témoignage d’un directeur d’école élémentaire dans le 19° arrondissement de Paris. Nonobstant ses pistes (tenue d’un journal, réflexions collectives sur les représentations sociales, initiation aux danses traditionnelles, gestion de l’interclasse, redéfinition des espaces dans la cour de récréation…) cette partie décisive pour la vie en commun aurait mérité d’être développée.

Une vue d’ensemble, au plus près du terrain
L’ensemble des contributions réunies dans ce livre constitue un apport déjà beaucoup commenté dans le monde enseignant et dans les médias. Il est à rapprocher de la grande enquête du Comité National d’Action Laïque sur l’application du principe de laïcité dans les établissements publics. La confrontation des nombreuses données de l’enquête et des témoignages réunis par Benoit Falaize permet d’avoir à la fois une vue d’ensemble réaliste et de bénéficier d’approches au plus près du terrain. Cet ouvrage collectif a été publié avec le soutien de la Ligue de l’enseignement. Eric Favey, ancien président de la Ligue, propose une conclusion avec pour titre : « Une école pour apprendre à vivre humainement et à faire société ». On y retrouvera la volonté politique qui anime notre mouvement d’éducation populaire qui se veut apte à prendre en compte les réalités de ce « moment de métamorphose » pour devenir « source d’émancipation, de solidarité de coopération » mais aussi de « distance critique et d’imagination ». De grands mots certes, mais qui conviennent à celles et ceux qui ne renoncent pas…

Territoires vivants de la République. Ce que peut l’Ecole : réussir au-delà des préjugés. Ouvrage collectif présenté par Benoit Falaize. Éditions La Découverte, 328 pages, 18 €