Ecriture inclusive : « péril » ou progrès ?

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Fin octobre, l’Académie française a donné une violente charge contre l’écriture inclusive. Or, les Français semblent plutôt favorables à l’utilisation de ce type de graphie qui prône des règles grammaticales plus neutres. Le langage influence-t-il la pensée ? Essayons de poser sereinement les arguments des uns et des autres.

Pour les Immortels, l’écriture inclusive « aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité ». Plus embêtant, dans son communiqué, l’Académie met en avant les obstacles pratiques d’écriture, de lecture – visuelle ou à voix haute – et de prononciation, qui « alourdirait la tâche des pédagogues et compliquerait plus encore celle des lecteurs ».

Rendre visible le féminin et le masculin

La réflexion autour de l’idée de neutralité dans l’écriture a été amorcée par les mouvements féministes il y a une vingtaine d’années. Depuis peu, elle fait l’objet d’une prise de position dans le débat public.

Concrètement, cette graphie se base sur trois principes :

  • Le fait d’accorder les fonctions, grades et titres en fonction du genre : chercheuse, docteure, professeure…
  • L’utilisation du féminin et du masculin quand on parle d’un groupe de personnes soit par la « double-flexion » : les candidates et candidats, soit par le recours au « point milieu » : les candidat·e·s, soit enfin par une reformulation épicène : les personnalités candidates.
  • Enfin, on tente d’éviter le recours aux termes « Femme » et « Homme » avec une majuscule de prestige et on préfère des termes plus neutres, comme « droits humains » plutôt que « droits de l’homme ».

Pour Eliane Viennot, professeure émérite de littérature et historienne, « la langue française n’est pas inégalitaire par nature (…), ce sont les infléchissements voulus par des hommes à partir du XVIIe siècle qui ont mené progressivement à un effacement du féminin ». Une « masculinisation » qui finira par entrer complètement dans la langue avec l’arrivée de l’école obligatoire et la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin ». 
Voir son site Pour un langage non sexiste ! 

L’usage de l’écriture inclusive a été encouragé par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, dont la Ligue de l’enseignement est membre, qui publiait dès 2015 un guide pratique (voir pièce-jointe) « une communication sans stéréotype de sexe », soulignant : « Une langue qui rend les femmes invisibles est la marque d’une société où elles jouent un rôle second. C’est bien parce que le langage est politique que la langue française a été infléchie délibérément vers le masculin durant plusieurs siècles par les groupes qui s’opposaient à l’égalité des sexes. »

Plus de 300 enseignants ont même tout récemment publié un manifeste pour l’écriture inclusive  dans lequel ils s’engagent à ne plus enseigner la règle grammaticale « scélérate » selon laquelle  » le masculin l’emporte sur le féminin ».

Le langage influence-t-il la pensée ?

Sur son blog, Jean-Michel Zakhartchouk, qu’on ne peut pas taxer de rétrograde ni d’être contre la parité, se dit farouche adversaire de « cette complication ». Pour ce militant pédagogique qui enseigne le français dans des collèges en milieu populaire, l’écriture « soi-disant inclusive » va à l’encontre de ce qu’on pourrait appeler le « génie de la langue » qui penche vers la simplification, la facilitation de lecture ou d’écriture. Selon lui, c’est une « vieille idéologie qui surestime l’influence du langage sur la pensée, du moins de la langue, et en particulier de la syntaxe, ce qui n’a rien à voir avec le ‘discours’, l’emploi de mots péjoratifs, etc. ». Les autres langues qui n’ont pas besoin de distinguer masculin et féminin dans les adjectifs sont-elles plus « féministes » ? Pas sûr… « Je n’utiliserai pas l’argument de l’accroissement des difficultés pour les élèves, car si vraiment cette réforme était utile, on pourrait l’accepter, si les bénéfices étaient supérieurs aux coûts. Mais il me parait tellement plus important de mener le combat sur d’autres terrains » ajoute-t-il.

Et pourtant. Une récente étude a montré l’adhésion de la population française à l’écriture inclusive. Selon Harris Interactive pour l’agence de communication Mots-Clés, 75% des personnes interrogées se disent favorables à cette graphie, une fois les principes de cette écriture expliqués. Pour Raphaël Haddad, fondateur de Mots-Clés qui a commandé l’étude et auteur d’un manuel d’écriture inclusive, le langage constitue un levier puissant pour faire progresser les mentalités.

Plus concluant ?, le sondage montre que l’usage de l’écriture inclusive a impacté les réponse des sondés. En résumé : une question formulée de manière non-inclusive (pourriez-vous citer des présentateurs télévisés ?) favorise le choix d’animateurs masculins. Quand on reformule (pourriez-vous citer deux présentateurs ou présentatrices du journal télévisé ?/pourriez-vous citer deux personnes présentant le journal télévisé ?), les réponses sont plus équilibrées.

Des claviers à la page en 2018

Cette graphie pourra être utilisée plus facilement à partir de 2018, puisque le « point milieu » viendra rejoindre les touches de nos claviers. Selon l’Afnor, le point médian vient du sud-ouest. En catalan, il est utilisé entre deux L par exemple ou en occitan, pour séparer deux lettres qui sinon se prononceraient différemment. « C’est un marqueur phonétique qui a la même fonction que l’apostrophe en français ».

Alors prêt·e·s ?

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Guide pour une communication publique sans stéréotype de sexe

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