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« Eux c’est nous » : une résidence d’artistes pour sensibiliser les jeunes à l’immigration

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Ateliers d’écriture et d’illustration, sessions de lecture à haute voix, exposition… De janvier à avril 2018, une résidence d’artistes a été organisée au collège Racine, à Saint-Brieuc. Retour sur une initiative de la Ligue de l’enseignement des Côtes d’Armor (22), dont l’objectif est de sensibiliser les jeunes aux questions d’actualité telle que l’immigration.

Libérer la parole. Permettre aux jeunes de se prononcer sur un sujet aussi sensible que celui de l’immigration, grâce à une activité artistique et culturelle. C’est l’objectif du projet « Eux c’est nous » : une résidence d’artistes lancée au collège Racine, dans le quartier prioritaire du Plateau à Saint-Brieuc (22), de janvier à avril 2018. « Nous sommes confrontés à l’accueil de mineurs isolés depuis trois ans, constate Nathalie Besrest, en charge des projets culturels à la Ligue des Côtes d’Armor. Cette année et grâce à un vrai budget, nous avons pu monter un projet sur la durée avec eux. » Le financement (alloué par la Drac et le Conseil départemental, ndlr) permet notamment d’inviter l’auteure Jessie Magana, qui a carte blanche pour convier à son tour d’autres artistes. Co-auteure du livre Eux c’est nous, elle se charge des ateliers d’écriture et fait appel à Andrée Prigent pour un atelier livre accordéon, Marine Frugès pour le papier découpé et Benoît Morel pour l’illustration et la gravure. La slameuse Clotilde de Brito est également sollicitée pour des séances de mise en voix des textes et plusieurs bénévoles de l’association Lire et faire lire interviennent pour la lecture.

La pratique artistique pour ouvrir la voix
« Nous avons invité les jeunes à s’exprimer sur un sujet délicat dont ils n’auraient pas parlé dans un cadre habituel », note Nathalie Besrest. Car le projet brasse des profils différents et vise plusieurs niveaux, du CM2 à la 6ème en passant par des élèves d’UPE2A (unité pédagogique d’élèves allophones arrivants). Parmi les thèmes abordés en ateliers, l’exil, la solidarité ou les droits de l’enfant. « L’éducation populaire et la sensibilisation à l’actualité font partie de nos missions, c’est notre cœur de métier », précise la chargée de mission culture à la Ligue. Le partenariat permet aux enseignantes de Français, Sophie Chauvin et Gwenn Bris, de se décentrer un peu et de laisser place à des intervenants « de qualité ». « Les élèves se livrent davantage en ayant d’autres adultes à leur écoute », avance le duo. Les bénévoles de Lire et faire lire, qui interviennent deux fois par semaine tout au long de l’année avec la classe de l’UPE2A, prennent part au projet également. « Nous appréhendons le français écrit et oral de façon ludique et utilisons beaucoup les jeux de famille », détaille Alain le Flohic.

Les ateliers partagent une seule et même ambition : la libre expression. La multiplication des intervenants permet à tout le monde de s’y retrouver. « Jessie Magana est la colonne vertébrale du projet. Nous sommes venus en renforts pour que les jeunes aient plus de choix », confie Benoît Morel. Illustrateur et graphiste, il préconise la technique de la gravure pour sa facilité d’utilisation à tout âge et sa spontanéité. « Les élèves avaient réellement envie de faire et se sont montrés très créatifs », se réjouit-il. Pour certains, c’est même une révélation. « Je pense à Allah-Yar, venu du Pakistan, qui faisait souvent du second degré et des jeux de mots. On a découvert qu’il avait beaucoup d’humour, et c’est parce qu’il a été mis en confiance », sourit Sophie Chauvin. Une bulle hors cadre scolaire ou administratif, où chacun est accompagné « avec bienveillance » dans ce qu’il souhaite créer. Dans les classes de CM2/6ème, Jessie Magana propose de travailler autour de clichés sur les migrants. « Dans l’UPE2A, nous avons évidemment évoqué leur passé, l’exil et leur ressenti depuis qu’ils vivent en France. »

Mieux intégrer les élèves allophones
Originaires d’Albanie, d’Afghanistan, du Pakistan, de Géorgie ou encore de la Côte-d’Ivoire, les élèves de l’UPE2A sont souvent des migrants ou réfugiés. « Une fois, lors d’une séance avec Jessie, un élève afghan devait évoquer la colère, raconte Nathalie Besrest, fidèle à tous les ateliers. On ne pouvait plus l’arrêter, on sentait qu’il se libérait de quelque chose dont il n’avait pas pu parler jusqu’ici. » L’occasion pour Abdoullah de revenir lui aussi sur son parcours, à l’aide du dessin et de l’écriture. « Il parlait de tous les pays qu’il avait traversés et racontait qu’il avait été emprisonné en Bulgarie… C’est un élève qui sourit tout le temps, ça m’a donc touchée de le voir aussi ému », murmure Gwenn Bris, ajoutant que dans la plupart des cas, les exercices donnaient lieu à des situations plutôt drôles. « Comme la fois où chacun disait un mot dans sa langue et qu’ils devaient ensuite le répéter tous en cœur ! Ou encore lorsque les jeunes originaires d’un même pays se disputait sur la recette d’un plat typique », s’amuse Sophie Chauvin.

Le 12 avril, après quatre mois de résidence, leurs réalisations sont exposées au centre social du Plateau. Les textes sont aussi dévoilés au public : une centaine de personnes, des parents aux habitants du quartier, en passant par les élèves, les artistes et les bénévoles. « Bien sûr, certains appréhendaient de prendre le micro. Mais c’était le plus beau moment de la résidence », relève fièrement Jessie Magana. Moubarak, terrorisé de lire son texte où il remerciait la France de l’avoir accueilli, se jette finalement à l’eau. « La restitution a donné une autre dimension au projet. C’était magique ! », se souviennent les enseignantes. Alain le Flohic et les autres bénévoles de Lire et faire lire ne peuvent que constater les progrès réalisés par les élèves allophones. « Et ceci grâce à ces activités où ils prennent confiance en eux et apprennent à se connaître. C’est une ouverture culturelle pour nous tous », observe-t-il. L’expérience – une première pour eux – les aide ainsi à renforcer leur estime de soi et ouvre le champ des solidarités. « Je crois que ce projet les a beaucoup valorisés », complète Benoît Morel. Un projet qui a redonné leur juste place à ces jeunes venus d’ici et d’ailleurs. « Après tout, on se nourrit tous de l’ailleurs, même si celui-ci est plus ou moins loin », conclut Nathalie Besrest.