« La laïcité, un outil de rassemblement dans la République »

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Des prisonniers du centre de détention de Châteaudun ont rédigé et illustré une charte de la laïcité pour leur établissement. Ce projet, le premier du genre dans un centre de détention, a été conduit par la Ligue de l’enseignement d’Eure-et-Loir, en étroit partenariat avec le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP). Il s’est vu décerner le Prix de la laïcité de la République française 2020, attribué par l’Observatoire de la laïcité. Explications.

Une trentaine de personnes détenues et de visiteurs extérieurs se sont réunis, le mercredi 27 janvier, dans la salle polyvalente – et polycultuelle – de l’imposant centre de détention de Châteaudun, qui peut héberger jusqu’à 600 détenus. Au programme : la présentation d’un projet original, organisé par la Ligue 28, et plus particulièrement par Emmanuelle Grandveau-Mugnier, coordinatrice culturelle. « Nous voulions mener une action originale autour de la laïcité et des valeurs républicaines » explique-t-elle. « Le premier objectif était d’établir une charte de la laïcité pour cet établissement, qui serait rédigée par les détenus eux-mêmes. Le second était d’en faire un projet pluridisciplinaire, pour qu’ils puissent plus facilement s’approprier les thèmes abordés. »

Des débats constructifs
Sept personnes (Jacko, Toto, Mario, Luc, Teddy, Ben et Pierre)* ont suivi assidûment les 30 ateliers organisés par la Ligue 28, entre juillet et octobre, suivis de débats francs et constructifs. « J’ai apprécié de pouvoir débattre de sujets, comme le vivre ensemble, essentiels en prison et j’ai surtout adoré les grands moments de rigolade que cela a suscité », relève Ben. « Il y avait une superbe ambiance et beaucoup de partage » ajoute, quant à lui, Mario, en soulignant s’être particulièrement impliqué sur tous les projets associés au dessin et à la poésie.

« Lors des premiers rendez-vous, nous avons travaillé ensemble sur l’histoire de la laïcité, ses origines historiques, et ses applications actuelles, à l’extérieur ou à l’intérieur du centre de détention », précise Emmanuelle Grandveau-Mugnier, qui organise parallèlement de nombreuses actions culturelles dans ce centre. « Le but était de définir les sujets sur lesquels il leur semblait important de se concentrer. » Et aussi les angles qu’ils souhaitaient adopter.

Car les participants, soucieux d’établir une charte s’appliquant à l’ensemble du centre de détention, ont dès le départ exprimé le souhait de « ne pas parler que de leur point de vue » pour au contraire essayer de refléter celui de « l’ensemble des personnels pénitentiaires » (gardiens ou administratifs). Ils ont été aidés en ce sens par le service « valeurs de la République et laïcité » de la Ligue 28, qui mène de nombreuses actions de formation sur la laïcité (auprès des jeunes, d’enseignants, d’agents territoriaux ou d’élus).

Créations
La co-construction de la charte a ensuite pu démarrer, principalement avec l’aide de deux intervenants extérieurs : Sabine Rosnay, comédienne-poétesse de la compagnie Passages, et Renaud Farace, illustrateur et auteur de bandes dessinées. « Je suis venue avec de nombreux livres de poésie et les lectures – en groupe ou chacun de son côté – ont permis d’isoler des poèmes ou des bouts de poèmes qui reflétaient les émotions qu’ils souhaitaient exprimer », indique Sabine Rosnay. « Nous sommes ensuite passés à l’écriture, qui a donné lieu à la création du préambule de la charte et à d’autres productions, qui seront peut-être prochainement rassemblées dans un petit livret. » Ce préambule poétique, sensible et rassembleur, donne le cap :

« Il est temps, grand temps
que la laïcité prenne
la place qu’elle mérite
celle du respect de chacun et de ses croyances
quelles qu’elles soient »

Renaud Farace a ensuite accompagné les participants dans la mise en dessin et en forme de la charte : leurs créations en noir et blanc signalent aujourd’hui aussi bien la possibilité de se procurer des ouvrages religieux (dans les bibliothèques ou auprès des aumôniers) que celle d’organiser des repas conformes aux habitudes alimentaires de chacun (au travers d’un « banquet laïque » réunissant autour d’une même table Simone Veil et des représentants de plusieurs cultes).

Partage
Le jour de la remise du prix, la présentation de la charte, enrichie d’une conférence** de Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, a donné lieu à de nouveaux échanges. Dans le public, il y a ceux qui précisent avoir découvert le mot et le principe à cette occasion. Et il y a ceux qui l’opposent aux débats enflammés qu’il suscite actuellement dans les médias. « Vous nous présentez un idéal, c’est bien, mais j’ai le sentiment que la laïcité est aujourd’hui surtout utilisée pour stigmatiser une religion » remarque l’un des détenus. « En tant que personne de confession musulmane, venue comme beaucoup d’entre nous d’un quartier populaire, j’ai le sentiment que l’on vit depuis toujours la laïcité, compte tenu de la grande diversité de populations qui vivent dans ces endroits », ajoute un autre. « C’est pour moi une question de respect des autres, plus que de laïcité. »

Les deux ne sont pourtant pas antinomiques, comme le souligne Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité. « La laïcité – pas toujours suffisamment traduite en actes – est un outil formidable pour faire société, quelles que soient les convictions ou les croyances des uns et des autres. C’est un principe qui permet d’organiser la République de façon à ce qu’elle garantisse ses trois valeurs fondamentales : la liberté, l’égalité et la fraternité. »

 

* Les prénoms ont été modifiés.
** Philippe Gaudin, directeur de l’Institut européen en sciences des religieux (qui s’occupe de l’enseignement des faits religieux dans l’enseignement public) est également intervenu.

(rédaction : Christophe Dutheil)